Une œuvre à découvrir


Texte écrit en mars 2005
à l'occasion de l'exposition de Melun-Meudon


       Dans un grand atelier ouvert sur un vaste espace vert d'Ile-de-France, près de Melun, des dizaines d'immenses toiles tournées contre le mur paraissent attendre un improbable départ. Ce sont les veilleuses mélancoliques d'un destin, celui d'un peintre solitaire, replié sur lui-même, attentif dans ses réflexions profondes à la création qui le hantait.

       Roger Calixte Poupart a été - l'a-t-il voulu ? subi ? en a-t-il souffert ? - un oublié de la gloire. Les musées de Melun - l'Espace Saint-Jean - et de Meudon - l'Orangerie du château - montrent cette œuvre qu'en de rares occasions, moins d'une dizaine d'expositions dans une vie, le public a pu voir. Cette révélation, qui l'eût sans doute troublé, éclaire une émouvante et noble attitude : créer c'est donner. Poupart le guetteur de soi, a fait chez lui, au milieu des siens, et pour les autres hommes, ses fréres, une œuvre que ceux-ci n'ont pas connue.

       Elle s'adressait pourtant à tous à travers ce qui fut la trace de cette œuvre : le chemin de Croix. D'abord peintre-verrier, Roger Poupart fit de la passion du Christ la sienne, comme une sorte de projection de ses hantises, de ses colères, de ses tourments, de ses doutes. Plusieurs vitraux d'église en témoignent d'autant plus que sa foi fut, dès sa conversion au catholicisme et son baptême en 1937, un appel vers une plus forte tension de l'absolu.

       Son œuvre se décante de l'image, il ne l'abandonne pas, il la spiritualise ; il en fait une dramaturgie contemplative qui exprime son cheminement intérieur non plus par des signes visibles mais par des suggestions sensibles. Cet écorché est un être fraternel, il a beau adhérer à une peinture pure sans références directement visibles, il n'en abandonne pas moins, à travers le chemin de Croix, sa route de la vie difficile, le "dur chemin" de ses grandes toiles de 1976 qui succèdent à celles qu'il intitule, à partir de 1966, "Les sentiments humains", partagés entre Melun et Meudon, ou "La nature" de 1969-70, "dont la densité spirituelle égale la pureté plastique" écrivait Bernard Dorival qui rapproche, à juste titre, Poupart de Manessier, de Bertholle ou de Le Moal.

       Poupart exécute des toiles immenses, diptyques, triptyques, quadriptyques, et même associations de six toiles. Aucun espace n'est assez vaste pour traduire plastiquement ses sentiments ; recherches sur l'homme, "Le refus violent", "Le trouble", "Le silence oppressant", "L'angoisse", "L'arrogance", mais aussi sur la nature, "L'hiver humide", "Le vent chaud", "Le vent noir", "Le vent de pluie", "Le vent de brouillard"... Mais cet être de douleur et de compassion l'est également d'espérance. La fluidité de sa peinture, l'espace affranchi de structures et de limites, la couleur flottant dans l'air comme un corps transparent traversé d'ondes diaphanes, inclinent Poupart vers la joie. Cette œuvre si intensément intériorisée, riche de ferveur et d'amour, explose dans la lumière ; le "dur chemin" devient un "chemin vers la joie", et la peinture s'épanouit dans le plain-chant.

       Poupart n'a montré ses tableaux qu'en de rares occasions, au musée municipal de Melun en 1967 et 1971, à Dreux en 1970, au C.E.R.P. de Vincennes et en l'église Saint-Germain l'Auxerrois à Paris qui fut l'objet de polémiques regrettables. Exposition mal présentée, manquant de lumière ... Il en souffrit beaucoup.

       Il n'exposera plus désormais, mais sa peinture prend un nouveau tournant, le Magnificat succède au plain-chant. A partir de 1975-76, il entreprend les grandes compositions de "L'homme tourné vers Dieu", "Silence dans la lumière", "Vers la lumière", "Le chemin vers la joie", "Prière blanche". Douleur et espérance, sérénité et souffrance, se mêlent dans une symphonie d'un impressionnant dépouillement où s'affirme sa présence d'homme de sang et de feu. Ses tableaux reflètent, dans des couleurs de plus en plus immatérielles, aux éclats soudains, le souffle du divin.

       Sa "grande boucle", comme il disait, accomplie, Roger Poupart ayant dit sa vérité, mourut le 19 novembre 1977.

       Son œuvre retrouve enfin, après un long sommeil, les regards de ceux à qui il offrit, dans la solitude, sa quête passionnée.

Pierre Cabanne

Mars 2005