Rencontre


       Il y a des rencontres qui sont une sorte de révélation. J'ai passé un après-midi dans l'atelier de maître Poupart. J'en suis sorti modifié. J'avais vu quelque chose grâce à ses paroles, mais surtout grâce à ses toiles.

       Comme chez tous les voyants d'ailleurs, son regard est déjé une parole. Les yeux ont la couleur de l'âme. "La peinture est un passe-temps inutile, dit-il, si elle n'est pas faite pour émouvoir".

       J'ai envie de dire que sa peinture est plus qu'émouvante. Elle a le don de "mouvoir".

       Les gens se déplacent sans cesse. Notre civilisation est automobile ! Les rationnements d'essence vont nous obliger à nous arrêter un peu. Les hommes cherchent n'importe quoi n'importe où. "Ils cherchent ailleurs ce qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes", précise-t-il.

       Leur fuite en tous sens, leur errance insensée sur la surface du globe, sur la superficie des choses, trahit leur paralysie intérieure, leur immobolité spirituelle. Ils sont "sclérocardiaques", selon le reproche de Jésus aux voyageurs d'Emmaüs.

       "Partir de l'immatériel pour arriver à l'immatériel", dit-il aussi. La peinture est signe.

       L'œuvre de Poupart est personnelle, mais sans cette complaisance dans la subjectivité qui se donne en spectacle.

       C'est une œuvre rigoureuse, mais sans cette invasion des formes et des géométries chosifiées qui voudraient nous faire prendre la composition pour de l'inspiration.

       Œuvre humble et patiente, où la volonté arbitraire et tendue se fait obéissance à un appel "tendre et violent", mais sans cet évanouissement des figures dans l'aléatoire et le neutre, qui sont si proches du vide parfois.

       Œuvre spirituelle, mais pas désincarnée. Au contraire, malgré les dimensions imposantes des toiles (souvent 4 ou 8 mètres carrés), un grand souci de laisser les couleurs jouer les unes sur les autres, les lignes se tendre et se détendre, les volumes peser les uns sur les autres, la matière vibrer, glisser le plus souvent sur le grain de la toile avec une facilité qui n'est qu'apparente, s'accrocher parfois à un passage difficile comme pour ramasser son élan.

       Il vient d'achever les sept "Grandes Fêtes". Imaginez une lumière insaisissable qui éclate sept fois, jamais de la même mani&eve;re, et pourtant avec une constante évidence. Les panneaux sont hauts de quatre mètres. Ce pourrait être écrasant. Au contraire, c'est une délivrance. Un acte de foi, un geste de paix, une parole divine qui s'adresse presque d'emblée au regard non des yeux mais du cœur.

       La première toile de cette série est déjà le don du Feu qui descend avec une infinie douceur pour toucher le sol - toujours cette traverse solide en bas des œuvres. Noël. J'y vois cette consolation qui sèche les larmes des visages et qui fait couler une autre source intérieure. "Cela a été douloureux", répond-il.

       Dans la même série, "Résurrection". Comme une porte entre-ouverte. Là-bas, une flamme d'un blanc pur et pauvre qui danse. Des ombres de terre ocre qui deviennent violettes au contact d'irisations orangées. C'est bien la clef d'accès à l'œuvre et peut-être au réel qui nous est livrée là. Image de la parole profonde qui nous invite à entrer dans le royaume du silence - ou bien, au contraire, image du silence qui ne demande qu'à entrer - si nous voulons bien - dans notre vie pour y faire sa demeure ...

Alain Bandelier

29 novembre 1973